« Innover dans la formation va au-delà de la digitalisation »

Lara Allet

Succédant à Anne Jacquier-Delaloye, Lara de Preux-Allet a pris officiellement la direction de la Haute Ecole de Santé de la HES-SO Valais/Wallis en janvier. Première physiothérapeute en Suisse romande au bénéfice d’un doctorat et a être nommée professeure titulaire dans une université suisse, Lara de Preux-Allet combine une expérience clinique et scientifique rare. L’occasion était toute trouvée de faire le point après ses 100 premiers jours dans ce nouveau poste et sur sa vision de l’innovation dans la formation interprofessionnelle des métiers de la santé.

Répartie sur trois campus (Sion, Loèche-les-Bains et Viège), la Haute Ecole de Santé valaisanne (HEdS) regroupe une filière d’étude bilingue, le Bachelor of Science en physiothérapie, à Loèche-les-Bains et deux filières d’étude du Bachelor of Science en soins infirmiers, à Viège en allemand et à Sion en français. Depuis janvier, Lara de Preux-Allet a repris les rênes de la direction de l’institution, et insuffle déjà une nouvelle dynamique, basée sur sa vision transversale des métiers de la santé. Elle nous en parle dans cette interview qui retrace notamment ses premiers jours à la tête de la Haute Ecole de Santé.

Votre parcours professionnel est rare (expérience tant clinique que scientifique, formations postgrades). Décrivez en quelques mots votre parcours et quels ont été les moteurs de vos choix professionnel.le.s.

En 2002, j’ai obtenu mon diplôme de physiothérapie à Loèche-les-Bains. Après quelques années d’expériences cliniques, et ayant soif de comprendre davantage les raisons des choix et des gestes thérapeutiques, j’ai fait un Master en Sciences de la Santé. Le monde scientifique est devenu une passion. J’ai donc poursuivi mes études en entamant un doctorat à l’Université de Maastricht. En 2009, je suis devenue la première physiothérapeute au bénéfice d’un doctorat en Suisse romande. Ensuite, j’ai évolué en parallèle dans le monde académique et clinique en travaillant à la Haute Ecole de Santé à Genève et à l’Hôpital Universitaire de Genève. Cela m’a permis d’acquérir une large expérience dans la recherche appliquée et dans la gestion des projets qualités. En parallèle, j’ai collaboré étroitement avec la Faculté de Médecine de l’UNIGE pour l’enseignement et la recherche, faculté qui m’a nommée professeure titulaire en 2020.

Durant mon parcours professionnel, j’ai également eu l’occasion de créer un large réseau. J’ai pu coopérer étroitement avec de nombreux acteurs du domaine de la santé au niveau régional, national et international, en développant les connaissances du monde des hautes écoles, l’expertise dans l’enseignement de niveau tertiaire et la conduite de projets de recherche.

Motivée de contribuer au développement des professions de la santé qui constituent avec les professions médicales et de la psychologie un apport fondamental dans le système de santé j’ai développé de plus en plus l’envie d’influencer d’avantage l’écosystème de la formation des professionnel.le.s de la santé. J’ai réalisé à un certain moment, que mon parcours de chercheuse et de clinicienne pouvait constituer une valeur ajoutée originale et non négligeable dans la perspective de piloter une Haute Ecole de Santé. J’ai donc entrepris des démarches pour développer des compétences managériales avec l’envie de les combiner avec mon expérience clinique et scientifique pour piloter la Haute Ecole de Santé de la HES-SO Valais-Wallis et amener une vision macro, susceptible d’influencer les parties prenantes d’une Haute Ecole de manière innovante.

Comment résumeriez-vous vos 100 premiers jours à la tête de la Haute Ecole de Santé valaisanne ? Peut-être un mot sur le démarrage en duo ?

Tout d’abord, je tiens à relever que j’ai eu énormément de chance d’avoir pu bénéficier de l’expérience d’Anne Jacquier-Delaloye qui a soigneusement préparé cette transition. Je la remercie énormément pour cette période que nous avons pu vivre en binôme à la tête de la HEdS.

Passionnant et intense ! Il faut savoir qu’il y a passablement de défis à relever et donc des dossiers à s’approprier. Mais j’ai la chance de pouvoir bénéficier de ressources précieuses, tant à l’interne qu’à l’externe : les gens qui m’entourent ont plein de compétences, qui sont complémentaires. Je dois maintenant articuler au mieux tout cela.

Nous collaborons par exemple étroitement avec les Services cantonaux des Hautes écoles et de la Santé publique pour pouvoir garantir suffisamment de places de formation pratique à nos étudiant.e.s, notamment suite à l’introduction de la loi sur la mise à disposition des places de stage et d’apprentissage pour les professions non universitaires de la santé. Les places de formations pratiques font partie des enjeux majeurs pour pouvoir former davantage de professionnel.le.s de la santé, et ainsi répondre aux besoins de demain. Il y a un équilibre à trouver avec le terrain qui est demandeur, mais qui a aussi ses contraintes avec lesquelles il faut composer.

Nous sommes également entrain de travailler avec mes collègues du Domaine Santé de la HES-SO pour identifier les actions à entreprendre dans le cadre de l’initiative pour des soins infirmiers forts. Il faut certes augmenter le nombre de diplômés mais il faut également mener des réflexions sur le maintien des professionnel.le.s de la santé dans leur métier. Je pense aussi qu’il est nécessaire d’accompagner le changement culturel qui a eu lieu durant ces dernières années dans le milieu de la santé :  la vision du métier doit évoluer. Quand on devient infirmier ou physiothérapeute, on a envie de passer un maximum du temps avec le patient. Mais ce métier n’est plus le même qu’il y a vingt ans ! Un certain nombre de tâches, par exemple le reporting de données, sont dévalorisées alors qu’elles apportent une vraie plus-value pour la qualité des soins. Les professionnel.le.s de la santé doivent intégrer cette plus-value. La digitalisation et le numérique visent la qualité des prestations et de la vie du patient au travers de toutes ces données collectées. Je pense qu’on a un travail et un défi à relever pour accompagner les étudiants et les professionnel.le.s en place aujourd’hui vers cette évolution.

Dans ma vision, l’école doit évoluer de concert avec l’écosystème de santé. J’investis donc également passablement du temps pour renouer des liens avec nos partenaires de terrain. Je souhaite les rencontrer pour renforcer les collaborations et pour recréer des synergies avec nos partenaires du terrain. Entendre les besoins du terrain et y répondre avec la casquette scientifique est un objectif que je me suis fixé.

Et à l’interne, quelle est votre vision de la Haute École de Santé valaisanne de demain ?

À l’interne, une mutation doit également s’opérer. Pour cela, nous avons défini 4 projets phares :

  • Le premier est le projet RH2030 qui a pour but une refonte de la politique RH de la Haute École de Santé (HEdS) pour le personnel d’enseignement et de recherche. Nous souhaitons créer des unités thématiques qui permettent de développer des expertises reconnues et davantage articuler, voire systématiser et institutionnaliser les échanges entre recherche et enseignement, au sein de la HEdS. L’enseignement doit être nourri des besoins du terrain auxquels l’école doit répondre avec des solutions innovantes et sur des bases scientifiques.

Pour ce faire, je souhaite mettre en place un vrai plan de la relève et définir des plans de carrière avec nos jeunes collaborateur.trice.s. J’aimerais arriver à ces profils duals, non seulement enseignement-recherche, mais aussi enseignement-clinique ou recherche-clinique. Nous devons prévoir la relève au sein de notre école – car nous avons besoin d’enseignants et de chercheurs de pointe pour former les professionnel.le.s de demain et pour atteindre nos objectifs.

  • Un deuxième projet concerne la communication : l’école doit être plus visible pour les futur.e.s étudiant.e.s, pour nos partenaires académiques et cliniques et afin de mettre en lumière notre expertise. Nous conceptualisons des actions afin de mieux atteindre les jeunes, notamment au travers de vidéos de présentations des formations.

Nous souhaitons également améliorer notre communication interne, en travaillant sur la communication entre la direction et les collaborateur.trice.s, ainsi que la communication entre les différentes missions. Nous avons la particularité d’être multisites et multilingues. Il est nécessaire pour nous de supprimer les silos qui pourraient exister entre les sites. J’en parle plus loin dans la « Réorganisation administrative », mais nous avons à l’interne des postes clé qui doivent veiller à cette synergie et fluidifier notre communication.

  • Un troisième projet est la Transition Formation Continue (TFC) qui permettra la refonte et la modernisation du portfolio de formations continues de la HEdS pour être en adéquation avec les besoins et réalités du terrain.
  • Le quatrième projet concerne une « Réorganisation administrative » qui vise à analyser et optimiser les processus administratifs et la structure organisationnelle de la HEdS.

Que souhaitez-vous insuffler en prenant la tête de cette institution ?

Comme institution axée sur les savoirs pratiques, la HEdS ambitionne de répondre aux attentes du marché du travail en formant des étudiant e s répondant aux besoins identifiés. Pour ce faire, il s’agit avant tout de collaborer étroitement avec nos partenaires des institutions socio-sanitaires et d’évoluer ensemble avec l’écosystème de santé. Comme Haute École, nous ambitionnons de trouver des réponses durables à ces besoins et donc sur des bases scientifiques adéquates.

Évidemment, l’inter- et la transdisciplinarité sont incontournables pour répondre aux besoins de demain. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il faut être expert e dans sa discipline pour devenir un partenaire incontournable dans une approche interdisciplinaire. Je veillerais donc qu’on n’oublie pas le développement disciplinaire dans un monde qui exige l’interdisciplinarité.

Quelle vision avez-vous pour l’intégration de la Haute École de Santé sur le nouveau Pôle Santé ?

Le Campus Santé met à disposition un écosystème idéal, notamment grâce à la proximité des parties prenantes pour créer des synergies avec les différents acteurs de la santé et de resserrer nos liens avec nos partenaires de terrain et nos partenaires académiques. Cet écosystème unique permettra d’offrir des parcours de formation innovants pour la formation de base et pour la formation continue. Il facilitera le partage des expertises et permettra également un partage d’un plateau technique pour favoriser la recherche interdisciplinaire et proposer des prestations de service de qualité.

La proximité avec la Clinique romande de réadaptation et l’Hôpital du Valais nous permettra de rester plus facilement connecté avec le monde de la santé et ainsi de travailler main dans la main avec nos partenaires cliniques et académiques pour répondre aux besoins du monde de la santé de demain. Le Campus nous permettra d’évoluer avec le milieu de santé et :

  1. D’offrir une expertise reconnue en santé : la HEdS doit être une référence en matière de formation tertiaire et de recherche appliquée dans le domaine de la santé. Son expertise doit être reconnue au-delà des frontières cantonales.
  2. De proposer des formations professionnalisantes innovantes : la HEdS doit se placer au cœur de l’innovation en santé grâce à des programmes de formation variés et une pédagogie moderne pour permettre le développement de compétences professionnel.le.s et sociales.
  3. La HEdS doit être un acteur clé de l’innovation en santé et disposer d’un réseau et de contacts privilégiés avec les professionnel.le.s de la santé aux niveaux valaisan et suisse.

Quelles perspectives observez-vous dans la formation des métiers de la santé ?

Notre environnement se trouve en mouvance. En tant qu’institution d’éducation supérieure, axée sur les savoirs pratiques, la HES-SO Valais-Wallis ambitionne de répondre aux attentes du marché du travail en formant des étudiants répondant aux besoins identifiés.

Dès la rentrée 2022, nous démarrons avec les nouveaux plans d’études-cadres, tant au niveau Bachelor of Science en soins infirmiers qu’au niveau Bachelor of Science en physiothérapie. Les enjeux de la transition numérique et de l’évolution de l’enseignement supérieur, notamment l’alternance intégrative, se sont répercutés sur ce processus de révision. Il s’agit en effet de favoriser la flexibilité des parcours de formation et des méthodologies d’apprentissage et, finalement, de renforcer la dimension interfilière sur un certain nombre d’objets transversaux. De plus, les préoccupations liées au développement durable ont été intégrées lors de la révision des programmes en particulier dans la prise en compte des impacts des changements climatiques sur la santé des individus. Le renforcement des compétences des professionnel le s de santé en matière de prévention, promotion et d’éducation à la santé en sont immanquablement renforcées. La finalité de ce processus de révision des PEC était justement de définir le profil des professionnel.le.s de santé à l’horizon 2030 dans un contexte de transformation profonde du système de santé dans lequel ils et elles vont être amené e s à exercer leur profession.

Mais innover dans la formation va au-delà de la digitalisation. L’objectif est de viser l’autonomie de l’étudiant, sa participation active au savoir, sa créativité, sa capacité à travailler de manière collaborative et le développement de son esprit critique.  Il faut laisser la place à l’étudiant.e – avec sa nouvelle façon d’envisager le monde du travail et les apprentissages. Il/elle doit être au centre du débat, sans se distancer des exigences du terrain. Ainsi, l’innovation pédagogique impacte les contenus, transforme le rôle du corps enseignant et estudiantin, change les modalités d’interactions entre les acteurs, et révolutionne (parfois) l’expérience d’apprentissage comme dans le cursus « Nursing Team Academy » / ou le Bachelor of Science en physiothérapie pour les étudiant e s Sport/Art/Étude.

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